Littérature

Le rire du grand blessé

Si tu es né(e) comme moi en 1990, tu seras ravi(e) d’apprendre que Cécile Coulon aussi. À partir de là, le fossé se creuse dangereusement (en tout cas, entre elle et moi), puisqu’elle a déjà sept romans à son actif. Le premier ayant paru lorsqu’elle avait 16 ans. Voilà, Je ne suis pas du tout complexée.

Après tout, j’ai moi même commencé à écrire mes propres histoires à 12 ans, et je ne m’en vante pas. (En même temps, pas certaine que les éditions Viviane Hamy auraient été hyper intéressées par l’étonnante histoire de « La fille du soleil », qui rêvait d’une autre vie… et c’est bien normal !). Les gens ne savent pas ce qu’ils perdent.

Pour en revenir à Cécile Coulon, j’ai découvert son univers il y a très peu de temps. Je ne connais que deux de ses ouvrages, mais celui qui m’a le plus marquée (et qui est d’ailleurs le premier que j’ai lu), c’est Le rire du grand blessé.

Dans ce livre, on suit 1075.
1075 est Agent. Le meilleur des Agents. Si vous vous posez la question, 1075 n’a pas de prénom. Il n’en a pas besoin de toute façon, puisqu’il vit dans un pays sans nom, dans une société qui n’est pas la nôtre, où l’ordre social est la priorité numéro une.

Dans cette société, tout est calibré, notamment les émotions. Comment ? Imaginez un monde où les livres ont disparu. Ou, en tout cas, ne sont plus accessibles librement. À la place, vous pouvez assister à des lectures publiques (ou « Manifestations à Haut risque ») dans des stades, pendant une heure. Jusque-là, rien de bien différent de ce qu’on peut trouver de nos jours un peu partout.

Sauf que… les livres lus n’ont plus d’auteur, plus de titre. Ce sont des « Livres Frisson », des « Livres Tristesse » etc… Autant de livres officiels, autorisés par Le Grand et ses subalternes, écrits de manière à déclencher les émotions voulues lors de lectures « surjouées » par des lecteurs faisant face à un immense parterre d’yeux écarquillés, de bouches entrouvertes d’où sort parfois un filet de bave, de tempes trempées de sueur. Un public de drogués en fait, prêts à débourser des fortunes pour leur dose d’émotion, pour ressentir à nouveau quelque chose, dans cette société qui leur défend d’être unique, d’avoir leur propre pensée. Des lectures, qui donnent finalement lieu à des orgies d’émotions, des hystéries collectives, des crises de rage et de désespoir.
Autant de débordements qui doivent, bien entendu, être encadrés, voire tués dans l’œuf par des Agents. Souvent nés dans les campagnes abandonnées situées en périphérie de la ville, les Agents sont repérés et formés à leur adolescence. Ils sont des recrues de choix : malmenés par la dure vie de la campagne, ils sont solides physiquement. Ils sont aussi analphabètes. Après un entraînement extrême, ils entrent au service du système et jouissent d’énormément de privilèges. L’unique règle : ils ont interdiction d’apprendre à lire.
Mais dans une société où chacun est comme prisonnier et où ils font figure de privilégiés, pourquoi prendraient-ils la peine d’enfreindre cette règle ?
C’est ici que nous revenons à 1075. 1075 est donc le meilleur des Agents. Très apprécié, par sa hiérarchie autant qu’il est craint par ses « collègues », pour son zèle. Être Agent était sa seule issue pour exister. Loin de sa famille certes, mais loin de la pauvreté, de la crasse de la campagne, de la faim.
Et puis un jour, au cours d’une « Manifestation à Haut Risque », 1075 est mordu par un molosse. Contraint au repos forcé, il s’ennuie à l’hôpital. Alors il se balade, il erre dans les couloirs, en essayant de faire taire sa culpabilité de ne pas avoir été à la hauteur de la tâche qui lui avait été confiée.

Jusqu’au jour où il tombe par hasard sur une leçon d’alphabet, qu’une jeune femme donne à l’étage des enfants…

Bon, j’espère sincèrement que Cécile Coulon ne tombera jamais sur cet article car je ne pense pas rendre justice comme il se doit à ce génial roman. (On comprend mieux pourquoi « La fille du soleil » n’aurait pas pu être édité ahaha !).
Ce que je peux dire en tout cas, c’est qu’en 136 pages (ce qui est drôlement rapide donc !), Cécile Coulon nous embarque dans ce qui est pour moi un mélange de 1984 de Georges Orwell, Farenheit 451 de Ray Bradbury, Le Passeur de Lois Lowry et Hunger Games de Suzanne Collins.

Pour ma part, notamment dans les descriptions des lectures publiques, j’ai ressenti beaucoup de tristesse. Les livres me procurent tellement de bien être et de réconfort que je n’imagine absolument pas une société dans laquelle ils n’existeraient pas, dans toute leur diversité de genres et d’écritures. Tristesse aussi de voir que le livre, qui est pour moi avant tout un outil d’ouverture sur le monde, pourrait aussi (re)devenir un outil exclusivement utilisé et géré par le pouvoir.
Le rire du grand blessé est pour moi un de ces ouvrages utiles, de ceux qui vous ouvrent un peu plus les yeux sur votre condition de lecteur, de citoyen libre (ou pas), sur ce que le passé doit encore nous apprendre et sur ce qu’on pourrait redouter du futur.
Le rire du grand blessé peut effrayer, il peut être source d’espoir aussi. En tout cas, c’est à lire ! On ne regrette qu’une chose finalement, c’est que ça ne dure que 136 pages.

Le Joli

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2 réflexions au sujet de “Le rire du grand blessé”

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