Cinéma

Les tabous de Téhéran Tabou

Je me suis aperçue – avec le temps que j’ai mis pour écrire cet article – qu’il était difficile de parler de Téhéran Tabou de façon très juste. En tant que jeune femme occidentale libre (?) et libérée (?) et donc chanceuse (?) d’être à ma place, je ne suis peut-être pas la bonne cible pour être objective face au sujet. Mais qui peut l’être finalement…

Pour commencer, je veux véritablement saluer la capacité du film à être double. Livré très simplement, il paraît accessible…mais dans le fond, il te bousille, t’interroge, te tiraille, te rend compte de cette triste réalité. Visuellement, pareil, l’animation…ah l’animation, cette prouesse de rendre tout faisable, acceptable, réalisable – parce que le film n’aurait jamais pu voir le jour sans ce choix – mais finalement, cette animation, bourrée d’ombres, de lumières, de pours et de contres, donne à l’image cette sensation de joli mal-être, de doux malaise…

Face à cette société téhéranaise qui ne laisse rien passer, que faire ? Comment font-ils ? Comment font-elles ? Pour résister, pour continuer à vivre ? Comment échapper alors à cette réflexion : Je suis née ici, mais si j’étais née dans cette société gangrenée (société ? état ? régime ?…dictature ?) à quelques milliers de kilomètres, tout mon quotidien si anodin aurait pu avoir l’air d’une lutte dramatique.

Le film commence. Séquence d’introduction. Nous sommes dans le vif du sujet, le film parlera des hommes, des femmes, des enfants et du sexe.

Plan sur la ville : Téhéran Tabou.

Le film joue des symétries et des effets miroir où les extrêmes se côtoient. Téhéran Tabou c’est la description d’un monde moderne, le nôtre, le vôtre, avec tout ce qui va avec, le sexe, la drogue, la jeunesse. Sauf que non. L’impact, que peut avoir les événements les plus légers, a là-bas, la détresse et le poids des combats d’une vie ici. On va osciller entre des situations quotidiennes et banales, qui, à Téhéran, auront des conséquences dramatiquement irréversibles. Le film aborde ces interdits, révèle le décalage entre une société moderne remplies d’âmes pétillantes, qui débordent, comme toute société qui vit, mais qui subit ici les interdictions d’un autre temps. Non à l’information, non aux blagues, non aux histoires d’amour hors mariage (et non à la liberté ?). Dans cette ville où tout requiert « l’autorisation de votre mari », nulle place aux mères célibataires, aux femmes de taulard…ni aux femmes voulant travailler. Vivre comme on l’entend n’est pas négociable si vous n’êtes pas dans la bonne case. Les frustrations et les codes, de plus en plus présents au fil du film, nous donnent cette sensation de montée en puissance d’une injustice citoyenne quotidienne. Téhéran Tabou décrit simplement les petits riens qui détruisent, la chute, la corruption et les trafics abusifs.

Une séquence représentative : le grand père, seul, regarde un striptease très explicite à la télévision, quelqu’un entre dans la pièce, il zappe sur un imam prêchant la bonne pensée. On passe du tout au tout, de la pauvreté à la richesse, d’une situation bien cadrée à un cas désespéré. La bascule vers l’un ou l’autre peut se faire, et se fait, en une fraction de seconde.

Le film saisit autant que votre impuissance bouillonne. Le film est pesant de beauté. Les personnages tous isolés les uns des autres au début vont, au fur et à mesure, s’entremêler, se croiser. On nous amène à penser que les uns ne sont pas très différents des autres finalement, quoi que leurs traits ou leur situation diffèrent, face à la dure loi de Téhéran, à ses interdits et ses contraintes. Mais oui ! Les uns peuvent et vont devenir les autres, d’un rien, d’un claquement de doigt, d’une pipe dans un taxi, d’une ecstasy prise en soirée, d’une blague au téléphone. Chaque acte est un saut dans le vide, jusqu’à cette scène finale, qui semble si logique, dans ce drame qui monte crescendo durant 1h30. Et terrible, si terrible de se dire que cette vi(ll)e existe.

Plan sur la ville, la même ville, des drames avant, des drames après : Téhéran Tabou

Autre élément important du film, l’image et le contrôle de la société sur celle-ci. Dans l’intrigue, tous les personnages passeront chez le photographe pour se faire « tirer le portrait » : « C’est pour quoi ? ». Selon la réponse, celui-ci indiquera alors s’il faut un fond clair, un fond coloré ou sombre, avec voile ou sans voile. Chaque situation a son code, sa case. Merci de ne pas en sortir…Ce que le film lui-même a d’ailleurs subi. Sans l’animation, le film n’aurait jamais passé la censure. Pour « rentrer dans la bonne case », la rotoscopie a donc été la sauveuse. Mais là encore une utilisation intelligente. L’animation fait place à la fois à la couleur et aux ombres, à la chaleur et au froid. Des couleurs calquées sur les émotions. Une beauté qui réside dans le mélange d’un trait à la fois précis et flou et qui relate parfaitement le sujet aux mille contrastes.

Cette animation, mature et innovante, qui pétille ou s’éteint selon le contexte ne peut que sublimer le travail abouti et profond d’Ali Soozandeh auquel il faut tirer son chapeau, aussi bien à son courage qu’à son talent. Si tous les films relevaient d’aussi grandes prises de risques, l’industrie du cinéma pourrait retrouver son titre, simple et efficace, de 7eme Art.

La Moustache

Téhéran Tabou d’Ali Soozandeh – Sortie le : 16 novembre 2017

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s